Association L'Ange Bleu
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Le viol en héritage

L'Express, 16 mai 2005

Comment des enfants victimes d'abus sexuels peuvent-ils devenir des agresseurs? De procès en procès, juges et psys sont confrontés à cette mécanique infernale - mais pas fatale - et tentent de l'enrayer

Quand Mathieu, 6 ans, s'est assis en face du Pr Liliane Daligand (1), responsable de la structure d'accueil des victimes de l'hôpital de Lyon-Sud, il l'a fixée longuement. Et lui a lancé, d'un trait: «Est-ce que je ferai ça, moi aussi, quand je serai grand?» «Ça» signifiait violeur. Comme cet inconnu qui venait de le sodomiser dans un cabanon, quelques heures plus tôt. «Cette question me hante encore, murmure Liliane Daligand. Ce petit garçon s'est longtemps dessiné attaché à un chien. Comme s'il avait été contaminé par le mal.» Comme si germait en lui, insidieusement, une graine de violeur, lui faisant craindre le pire des scénarios: le remake.

C'est une idée répandue. La plupart des auteurs d'abus sexuels ont, dit-on, été victimes de viol dans leur enfance. A Outreau, à Angers, dans tous les grands procès de pédophilie, ce cercle vicieux est évoqué. L'enfant violé, incapable de purger sa souffrance, la laisserait mûrir en lui, sournoisement, pour la retourner plus tard sur d'autres. Outre la question de savoir s'il s'agit - ou non - d'une circonstance atténuante, on finit par se demander si cette équation fatale est un argument ad hoc, un mythe ou une réalité. Les abus sexuels seraient-ils, en quelque sorte, «héréditaires»?

A Angers, c'est presque une réunion de famille qui se joue devant la cour d'assises. Chez la plupart des accusés, on se viole de génération en génération, comme on se transmet une maladie. Ou un capital. Dans la famille V., le crime originel, c'est le viol du fils, Franck. Son père est son premier amant, à 20 ans. Sa femme Patricia, elle aussi, dit avoir «soulagé» son beau-père. Assis, lui aussi, sur le banc des accusés. Le couple infernal est soupçonné d'avoir reproduit les mêmes sévices sur ses enfants, et d'autres. En compagnie d'Eric J., violé par son père, «cette pourriture». En compagnie de Philippe R., violé, lui, par un prêtre. Et ainsi de suite. Comme s'ils accomplissaient une sombre prophétie.

Une prophétie? Une «tare héréditaire», crache l'un des témoins d'Angers, Annick J. Ces histoires en boucle dérangent, car elles bousculent le clivage victime-agresseur. Pas de chiffres fiables. Selon les études anglo-saxonnes, de 30% à 60% des agresseurs sexuels ont été abusés dans leur jeunesse. «En général, on parle d'un tiers d'antécédents de violence sexuelle ou physique», précise le Dr Jean-Michel Darves-Bornoz, psychiatre à l'hôpital de Vendôme. Et tout le monde insiste sur un point: la plupart des victimes ne deviennent pas bourreaux! «Attention au piège du raisonnement qui consiste à convertir des chiffres rétrospectifs en chiffres prospectifs, prévient le psychologue Jacques Lecomte (2). Observer que 100% des divorcés ont été mariés ne dit rien du nombre de mariés qui divorcent!»

De fait, il existe très peu d'études prospectives. L'une d'elles, menée par un chercheur londonien, David Skuse, auprès de 224 jeunes garçons victimes d'abus sexuels - et publiée par The Lancet - établit que 11,6% d'entre eux, devenus adultes, avaient à leur tour abusé d'enfants. Pour autant, même M. Résilience, Boris Cyrulnik, le concède: «La tendance à la répétition est plus grande quand il s'agit d'une maltraitance sexuelle que d'une autre forme de maltraitance.» Au point que les juges ou les psys qui ne fouillent pas la question des antécédents, dans une procédure, sont l'exception. «Comment avez-vous approché la sexualité?» demande toujours au violeur Marie-Pierre Porchy (3), juge d'instruction à Lyon. Et, souvent, il répond par des larmes.

Plus de boussole, plus de bornes

Difficile de comprendre comment un adulte à l'enfance si amère peut infliger à autrui ce qui l'a fait souffrir. «Quand un enfant est abusé - et il l'est dans 80% des cas par un proche - son attachement est trahi, dit le Dr Darves-Bornoz. Tout est brouillé. L'abus provoque alors un contresens affectif.» Plus de boussole, plus de bornes: comment distinguer un adulte d'un enfant, le bien du mal, quand celui qui devrait vous couver vous manipule pour son propre plaisir?

«Puisqu'il va baiser ses maîtresses, je vais baiser ses gosses.» Un soir de rage folle contre un mari volage et cogneur, la mère de Stéphane a poussé la confusion à son comble. Stéphane, sa sœur, l'un après l'autre, ils ont dû aller dans son lit. «Là, elle m'a mise sur elle. Et a introduit mon sexe dans le sien…» Sensation d'être «aspiré», «englouti» dans la matrice originelle, à 5 ans. Trente ans plus tard, Stéphane en parle encore en avalant ses mots, cherchant du regard sa thérapeute du Centre des Buttes-Chaumont, à Paris, Martine Nisse (4).

Le père se remarie. Une fille naît. Elle ne marche pas encore quand Stéphane, 12 ans, est assailli de pulsions. Comme «dépersonnalisé», il la force à des fellations, pendant quelques mois. Jusqu'à ce qu'il se prenne un «coup dans la gueule»: «Un jour, Jessica me fait un signe, me montre sa bouche avec la main.» Il percute. S'effondre. Se sent «traqué, piégé». Envie de se tuer.

«Des familles où l'on confond tout, où l'on est soit collé, soit arraché»

Piégé? Par le poids de son acte ou son passé de victime? Pour Martine Nisse, Stéphane s'est identifié à sa mère. Ce terrible concept de l' «identification à l'agresseur» serait l'une des clefs de la répétition. Après un choc sexuel vécu passivement, la victime le revit sur un mode actif, comme un exorcisme, «pour contrôler son effroi, en le faisant subir à quelqu'un d'autre, qui est en fait soi-même», explique le psychologue Philippe Genuit. Un acte guerrier, qui vise à «restaurer un narcissisme renvoyé au néant, ajoute le Dr Roland Coutanceau. Car, ce qui s'est joué dans le viol, c'est la toute-puissance de l'agresseur».

Il s'agit moins d'un «passage à l'acte» que d'un «recours à l'acte», précise Bernard Savin, psychologue à la Fédération des soins aux détenus. «Un recours, inconscient, contre l'angoisse, le suicide ou la folie.» Un jour, la pulsion déborde. «Ils ne font alors pas le lien avec leur passé de victime», poursuit le psychiatre Pierre Sabourin. Des remous de l'enfance, on perd la clef. On la retrouve en thérapie, quand les émotions se libèrent, les ecchymoses affleurent. «Et le passé résonne dans le présent.» Dans un troublant écho. «Des sensations fortes, restées à l'état brut, pas interprétées, c'est ce qu'on cherche, parfois, dans la répétition», ajoute Liliane Daligand. Des études anglo-saxonnes ont montré que les garçons victimes devenus abuseurs étaient surtout ceux qui avaient érotisé l'abus, associé à des sensations positives. Et peut-être refoulé le reste...

«Un jeu sexuel. Un mélange d'excitation et de peur.» A 33 ans, Denis, un pédophile aimanté par «l'innocence et le beau», ne semble pas très perturbé par son «initiation» à 4 ans, par le fils de sa nourrice, 17 ans. Mal-aimé de ses parents, ce garçon rêveur, visage fin, a toujours attiré des «pédophiles doux». Et trouvé ça «naturel». Vers 14 ans, à son tour, il bascule. Submergé de fantasmes pour des angelots croisés dans la rue puis dans les colos qu'il anime: «J'ai donné du plaisir à une dizaine d'enfants...» Jusqu'à ce qu'une plainte de parents l'expédie en prison, pendant un an et demi. Depuis, il dit rester abstinent, notamment grâce à sa rencontre avec Latifa Bennari, présidente de l'Ange bleu (5), une association d'écoute. Il découpe encore des photos de lolitas, les colle dans un «livre pornographique». Mais il a une compagne. Et un regret, lâché dans un souffle: «Que personne ne m'ait aidé, à 17 ans, avant que je reproduise, sans m'en rendre compte.»

Crever l'abcès du silence, mortifère

Dans ses groupes de parole d'adolescents abuseurs à Fleury-Mérogis, la psychologue Caroline Legendre a observé qu'ils agressent un enfant dont l'âge correspond à celui auquel ils ont eux-mêmes subi des sévices. «De plus, l'agresseur est souvent reconnu comme victime au moment où il est désigné comme coupable, par un policier, un juge, un psychologue, des gens qui savent décrypter la parole. Et ses creux.» Il n'est pas rare, ainsi, de voir démarrer deux procédures judiciaires parallèles, l'une pour juger, l'autre pour réparer… La collusion des genres donne le vertige, quand un grand baraqué, violeur de 45 ans, raconte devant la cour d'assises du Rhône son propre viol par un curé, à 8 ans, en replongeant dans les eaux profondes du trauma. «D'une voix de bébé…», relate Michel Sornay, le président.

Les histoires à répétition empruntent, parfois, des chemins détournés. Dans son centre de thérapie familiale, à Besançon, la pédopsychiatre Dominique Frémy (6) voit des femmes, abusées par leur père, qui envoient leur enfant en vacances chez lui… «Comme si, n'ayant jamais reçu de protection ni connu de modèle, elles ne pouvaient protéger leur enfant. Ni condamner leur père.» L'impossible séparation. Sinon, le vertige de l'abandon. «Ce lien caractérise les familles incestueuses, explique Bernard Savin. Des familles-tas, où l'on confond tout, où l'on est soit collé, soit arraché. Chacun est marqué, précocement, par un vécu de rupture, d'insécurité. Alors, pour se rassurer, on en appelle à la sensorialité, au corps-à-corps.» On se touche, on s'aime dans les coups, les abus. «Ce genre de famille est un terrain favorable à la répétition.» Surtout si la culture, avec ses repères, ses interdits, n'infiltre pas le milieu, précise le Dr Coutanceau. Comme à Angers, où l'on a mijoté dans le quart-monde.

De plus en plus, la défense brandit l'abus passé comme «alibi» - parfois mensonger, d'ailleurs. «Je pose toujours la question. Cela dit, à Lyon, les avocats les plus expérimentés n'insistent pas trop, observe Michel Sornay. Car cela peut se retourner contre eux, dans l'esprit des jurés. Surtout si l'abus a été acté judiciairement. S'il est resté enkysté dans le secret, la circonstance atténuante est peut-être plus prise en compte.» C'est justement le rôle du procès, conjugué à la thérapie, renchérit Dominique Frémy: «Crever l'abcès du silence, mortifère, reconnaître à l'abuseur son passé de victime, réparer l'injustice.» Pour lui permettre d'éprouver, aussi, de la compassion envers l'enfant qu'il a agressé. A ces abuseurs, Michel Sornay préconise souvent un suivi socio- judiciaire, à la sortie. Pour les cadrer, les obliger à se soigner, pendant plusieurs années.

Mais la répétition n'est pas linéaire: «Avoir été agressé ne suffit pas! insiste le Dr Coutanceau. Présenter, tôt, une personnalité instable, impulsive, dans un milieu chaotique. Vivre une sexualité inhibée à l'adolescence. Taire l'abus… Si ce cocktail de facteurs est réuni, alors, le risque de répéter est multiplié.» D'où la nécessité de traiter au plus tôt. A l'hôpital de Novillars, le pédopsychiatre Christian Bourg a pris modèle sur le Canada pour créer, dès septembre, des groupes de parole pour abuseurs sexuels mineurs, en partenariat avec la protection judiciaire de la jeunesse du Doubs. Une nouveauté. «Non, ce n'est pas une fatalité! s'exclame Cyrulnik. Changeons ce stéréotype social, qui fait dire à des avocats de la partie civile, devant une cour: “Cet enfant est foutu! ” Alors que la résilience existe!» Bref, il y a une vie après l'atroce. On peut se relever, chevillé à des tuteurs qui aident à pousser bien droit. Et en finir avec le poids d'un destin.

(1) L'Enfant et le diable, Archipel.
(2) Guérir de son enfance, Odile Jacob.
(3) Les Silences de la loi, Hachette.
(4) Quand la famille marche sur la tête, avec Pierre Sabourin, Seuil.
(5) La Parole confisquée, Rocher (à paraître en octobre 2005).
(6) Les Mots délivrés, avec Odile Naudin, Stock.


Les pièges de la Toile

Tout n'est pas net sur Internet. Mais quand les enfants sont vissés à leur écran, les parents ne sont pas toujours derrière pour vérifier où ils mettent leur nez. Avec le développement de l'accès à Internet, nombreux sont les bambins qui surfent désormais à plein régime. Pour sensibiliser enfants, parents et enseignants aux dangers de la cyberpédocriminalité, la Fédération européenne pour enfants disparus et sexuellement exploités et le ministère de l'Education nationale lancent l'opération «Sur la Toile méfie-toi des pièges!» auprès des 800 000 élèves de CM 2. Chacun se verra offrir un tapis de souris arborant les dix commandements du jeune internaute prudent: «N'envoie ta photo qu'à ta famille ou à tes amis sûrs!», ou «N'accepte aucun rendez-vous, jamais!» Ça va mieux en le disant.
Emmanuelle Ducournau

A lire: le rapport du Forum des droits sur l'Internet sur les «Enfants du Net - Pédo-pornographie et pédophilie sur l'internet»

© 2005, L'Express, Delphine Saubaber - 16 mai 2005
Source

 


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